Tommy Emmanuel : "C'est de notre responsabilité de respecter chacun et de considérer les autres avec amabilité"

Peu de guitaristes au monde peuvent se comparer à l'australien Tommy Emmanuel en termes de maîtrise de son instrument. Dire qu'il est « guitariste de talent », c'est un peu comme si je disais que Michel-Ange était un bon peintre : ça ne commence même pas à décrire vraiment la profondeur, l'étendue et l'intensité dont il est capable dans son domaine d'expression artistique. Célèbre pour son « fingerpicking », Tommy n'est peut-être pas connu de tous car il n'a jamais enregistré de « tube » à succès. Mais si vous vous intéressez un tout petit peu à la guitare sèche, vous êtes probablement déjà familier de son travail. Et si vous êtes guitariste, il y a fort à parier que votre admiration frise la jalousie !

La discographie de Tommy Emmanuel est impressionnante : il a enregistré son premier album studio en 1979 et vient de sortir son 26e album en début d'année, Accomplice One, et c'est sans compter tous les albums des groupes dans lesquels il a joué, ainsi que les albums live et les compilations. Ses collaborations ? Il a travaillé avec presque tous les grands noms du monde de la guitare : Chet Atkins, Eric Clapton, Mark Knopfler et d'innombrables autres musiciens talentueux.

Il y a 20 ou 30 ans, Tommy est passé par une période de recherche « en quête de réponses », comme il le dit lui-même. Il a commencé à lire la Bible, puis s'est tourné vers Dieu et s'est mis à parler ouvertement de sa foi chrétienne. Aujourd'hui, l'expérience lui a appris à ne pas trop s'étendre sur le sujet de ses convictions personnelles, mais il a bien voulu les mentionner vers la fin de cette interview. 

Il est actuellement en tournée en soutien de son dernier album Accomplice One, une collection de collaborations à deux, des compositions personnelles et des reprises, avec des figures d'envergure musicale comme Jason Isbell, Amanda Shires et Rodney Crowell. Il sera en France pour jouer cinq dates de concerts au mois de novembre prochain.

 

Jonathan : Tommy, merci d'avoir accepté cette interview.

Tommy : Il n'y a pas de quoi. Merci pour l'intérêt que tu témoignes à ma musique.

Jonathan : Tu es venu à Paris pour la promotion de Accomplice One. Cet album est très différent de tes enregistrements instrumentaux dont nous avons l'habitude. Sur chaque morceau, tu as invité un autre musicien à jouer ou à chanter avec toi, et certains ont même coécrit le titre avec toi. Comment t'est venue l'idée de faire ça ? Pourquoi ce changement par rapport à ton schéma habituel ?

Tommy : En partie, c'est arrivé par hasard. Rodney Crowell m'a entendu jouer dans un concert, et il est venu me demander si j'accepterais de jouer sur son album. Alors pendant que j'étais chez lui pour les enregistrements de son album, je lui ai dit « Pourquoi ne ferions-nous pas quelque chose à deux pour mon prochain album à moi ? » Alors il est venu me voir dans mon studio et nous avons commencé à enregistrer ensemble. C'était presque un accident.
J'ai commencé à collaborer avec le mandoliniste David Grisman, avec Bryan Sutton et Ricky Skaggs. J'ai compris que je pouvais collaborer avec les gens, et qu'en choisissant la bonne chanson, nous pourrions faire un album vraiment intéressant. Alors j'ai demandé à différents artistes.
C'est comme ça que j'ai enregistré un morceau avec Mark Knopfler. Il m'a expliqué qu'il était vraiment très occupé, car il bosse sur trois films différents en même temps. Mais il m'a dit « Je pense que j'ai un morceau qui devrait nous aller comme un gant. Si tu viens à mon studio jeudi prochain entre 10 heures et midi, je t'apprendrai la chanson et ça pourrait marcher. » Alors par moment, comme ça, j'ai dû m'adapter à l'emploi du temps des autres.
Djangology, avec Franck Vignola et Vinnie Raniolo, a été enregistré à La Havane, à Cuba. Nous étions dans une retraite masterclass pour guitaristes. Alors nous avons emmené les 120 étudiants dans le studio. On les a installés dans la salle de l'orchestre. On a réalisé un arrangement de Djangology pour trois guitares, et on leur a montré ce qu'ils devaient jouer. Ensuite, on a tout rassemblé, et on leur a dit « Maintenant, il faut faire silence, et nous allons enregistrer tout ça pour un album avec vous. » Ça, c'était à Cuba.
Alors l'album possède une sorte de touche curieuse. Certains des morceaux, comme Dock of the Bay, avec JD Simo, ont été réalisés juste assis dans une pièce avec des guitares acoustiques et nos voix. Puis j'ai rajouté la batterie et la basse par la suite. J'ai fait le reste de la partie instrumentale.

Jonathan : Je connais bien ta discographie, mais pas tous les albums sans exception. Tu n'as jamais fait d'album avec autant de morceaux chantés auparavant, n'est-ce pas ?

Tommy : C'est vrai, tu as raison. J'ai posé du chant sur un album il y a quelques années, et les gens ont vraiment aimé. Mais, cette fois-ci, c'était l'occasion de collaborer avec des gens que j'admire beaucoup, comme Jason Isbell et Ricky Skaggs. Ces gars sont de très bons chanteurs, et c'était une superbe occasion pour moi de jouer et de chanter avec eux. J'ai choisi avec soin toutes les chansons et je les ai rassemblées pour en faire un album.
Le morceau avec Suzy Boguss s'appelle The Duke’s Message. C'est la dernière piste de l'album. Elle a une voix tellement extraordinaire, et ce que j'aime avec Suzy, c'est que quand elle chante, tu y crois vraiment. Elle est particulièrement authentique. Alors je savais qu'elle serait la personne idéale pour cette chanson-là. Et je suis très content du résultat.
Amanda Shires chante et joue du violon sur Borderline. C'était une idée innovante pour elle – chanter une chanson de Madonna – car elle a plutôt l'habitude de faire ses propres compositions. Mais je lui ai joué la chanson, et elle a adoré l'idée. C'était nouveau pour elle. Et c'est ce que je voulais pour cet album. On voulait que tout soit vrai, et pas du tout prévisible, et un peu bizarre.

Jonathan : Est-ce que les gens de ton entourage faisaient pression sur toi pour que tu chantes plus souvent sur tes albums ?

Tommy : Non pas du tout. En fait, les gens me demandent plutôt de jouer de la guitare en solo.

Jonathan : Alors tu as dû en surprendre plus d'un en te lançant dans ce projet...

Tommy : Il faut dire que l'album a été mieux reçu que tout ce que j'ai fait précédemment. Les gens ont adoré l'album et j'en suis vraiment très content. Je l'ai appelé Accomplice One, parce qu'il y aura un autre album, Accomplice Two, avec toutes les pistes que j'ai déjà enregistrées.

Jonathan : Est-ce que tu lis la presse musicale et les critiques en ligne ?

Tommy : Eh bien, beaucoup de journalistes et de critiques disent que les albums de ce genre, avec des collaborations en duo, ont été surfaits et sont trop prévisibles. Et très souvent, tu sais, beaucoup de ceux qui font ce genre d'album n'ont jamais vraiment bossé ensemble. Ils enregistrent leur partie, puis ils l'envoient par e-mail pour le disque en duo. Je ne voulais rien de ce genre sur mon album. Tous les artistes avec lesquels j'ai collaboré, nous avons joué en live, nous avons chanté ensemble, et nous avons travaillé dans le studio ensemble. Personne n'a rajouté sa contribution après coup. Tout a été enregistré en live.

Jonathan : Ça fait une quarantaine d'années que tu joues et que tu enregistres des albums. Tu es célèbre pour tes performances en concert. Ça t'arrive d'être frustré par l'écart entre la musique live et la musique enregistrée en studio ?

Tommy : Non, parce que pour moi, c'est la même chose. Pour moi, l'enregistrement en studio consiste à saisir l'essence d'une prestation, et non pas à la fabriquer. J'aime autant être en studio que jouer live. D'ailleurs, parfois je joue beaucoup mieux dans le studio car je m'entends tellement bien. C'est le paradis quand je porte un casque et que j'ai une bonne réverb sur ma guitare, et je peux alors jouer avec beaucoup plus de dynamiques. C'est ça qui produit le meilleur résultat chez moi.

Jonathan : Tu vas tourner en France d'ici la fin de l'année. Je crois que tu joues cinq dates ici en novembre. Tu as déjà tourné en France ? Le public français connaît-il ton répertoire ?

Tommy : Je suis venu jouer en France à de nombreuses reprises. La première fois, c'était en 1987. Les publics français sont formidables. Ils sont tellement passionnés de musique, et ils ne s'en cachent pas. C'est un vrai plaisir de jouer. Les trois dernières fois que j'ai joué à Paris, la réaction du public a failli soulever le toit.

Jonathan : En ce moment, tu es en train de promouvoir l'album, mais tu n'es pas en tournée de concerts, n'est-ce pas ?

Tommy : Oui, je suis en tournée, en fait. Je commence avec cinq concerts en Allemagne, puis la Suède, ensuite trois concerts en Norvège, pour finir avec une date à Helsinki en Finlande. C'est ma première tournée européenne cette année. Je suis venu en train de Londres ce matin.
Et pour cette tournée qui commence cette semaine, je me fais accompagner par un jeune homme qui va ouvrir en première partie, Anthony Snape. C'est un chanteur compositeur qui m'a écrit le texte du morceau The Duke's Message. Lui et moi, nous collaborons pour quelques chansons lors de cette tournée européenne. Puis, lorsque je serai en France en novembre, un gars du nom de Clive Carroll sera avec moi pour la tournée. C'est un de mes guitaristes anglais préférés, et c'est avec lui que je joue le medley irlandais sur l'album. On va jouer ensemble toutes ces chansons irlandaises.

Jonathan : Comment composes-tu ? Quelle est la genèse des chansons ? Je pense surtout à tes propres compositions...

Tommy : Deep River Blues a commencé en collaboration avec Jason Isbell. Il était le gars qu'il me fallait pour cette chanson. Il vient de Muscle Shoals. Il a la voix qu'il faut, et il connaissait la chanson. Ça c'était un choix facile. La chanson Rachel's Lullaby, que j'ai enregistrée avec Jake Shimabukuro, qui joue de l'ukulélé, je l'ai écrite pour ma fille Rachel, alors que j'étais en tournée. Je voulais que le morceau paraisse sur cet album. Plusieurs de mes compositions originales figurent parmi les titres. Chacun m'a semblé un choix évident pour ce projet. Avec tous les artistes qui ont enregistré avec moi pour ce projet, on a fait plusieurs morceaux. On a fait plein de chansons différentes, pour que je puisse choisir.

Jonathan : Quel âge a Rachel maintenant ?

Tommy : Rachel a trois ans. C'est fou ce qu'elle me manque.

Jonathan : Tommy, il y a quelques années, tu as affirmé ta foi chrétienne. Comment es-tu arrivé à avoir la foi ? Veux-tu nous en parler ?

Tommy : Et bien c'est arrivé il y a très longtemps, quand je parlais de ma foi chrétienne. Je suis passé par une période où je cherchais des réponses, et je lisais beaucoup la Bible. J'ai essayé de me renseigner, de m'améliorer. C'était il y a une trentaine d'années environ. À cause de l'actualité du monde, et tous les problèmes que l'on attribue à la religion, j'ai tendance à ne pas trop en dire à ce propos. J'ai tendance à rester discret sur mes convictions.

Jonathan : Quel rôle Dieu joue-t-il dans ta vie aujourd'hui ?

Tommy : Je pense que c'est de notre responsabilité de respecter chacun et de considérer les autres avec amabilité. C'est la base. Le monde est plein de bonnes personnes, mais autant de mauvaises personnes aussi. C'est à chacun de nous de cultiver les qualités et la personnalité qu'il faut pour traiter chacun avec respect, être tolérant et s'entraider. C'est comme ça que je vois notre rôle en tant que personnes.

Jonathan : Lis-tu la Bible ? Est-ce que tu pries ?

Tommy : Beaucoup plus dans le passé que je ne le fais maintenant. Mais, tu sais, je suis toujours en recherche.

Jonathan : Tu n'as toujours pas trouvé ce que tu cherches, pour citer Bono.

Tommy : Exactement. Je n'ai toujours pas trouvé ce que je cherche ! (I still haven’t found what I’m looking for!) Merci pour cette citation !

Jonathan : Eh bien merci à toi pour cette interview.

Tommy : Je t'en prie, frère. Je te souhaite le meilleur. Merci beaucoup pour tout.

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Jonathan Hanley

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